L’agriculture à l’heure de la pénurie d’eau : une innovation algérienne qui simplifie la technologie et repense la production
20 mars 2026 — Dans les plaines qui s’étendent aux abords de Mascara, dans le nord-ouest de l’Algérie, autrefois réputées pour leur fertilité, Mokhtar Bouazza observait les terres familiales dépérir lentement. Des champs qui avaient nourri des générations se sont asséchés sous l’effet de la baisse des précipitations et du recul des réserves d’eau souterraine.
Âgé de 31 ans, Bouazza est confronté aux effets du changement climatique dans un territoire devenu de plus en plus aride. Il a pourtant choisi d’y répondre, en s’appuyant sur une expertise technique nourrie par un héritage agricole transmis sur plusieurs générations.
Son projet, Gardens of Babylon, repose sur un système technologique intelligent combinant logiciels et capteurs pour piloter des fermes verticales en environnement contrôlé. Il s’appuie sur l’automatisation de l’irrigation et la gestion du climat afin d’améliorer à la fois la productivité et l’efficacité de l’utilisation de l’eau. L’approche consiste à maximiser la production en multipliant les cycles de récolte annuels, tout en réduisant fortement la consommation d’eau par rapport à l’agriculture traditionnelle. Le nom du projet, inspiré des jardins suspendus de Babylone, l’une des sept merveilles du monde antique, reflète une ambition : imaginer des solutions agricoles plus durables.
Rendre la technologie accessible aux agriculteurs
Pour Bouazza, l’innovation ne réside pas uniquement dans l’agriculture verticale, déjà connue, mais dans sa démocratisation. Cette forme d’agriculture est longtemps restée complexe, coûteuse et réservée à des exploitations avancées ou à des structures disposant de moyens importants, ce qui a limité son adoption.
Selon lui, l’enjeu central ne se limite pas à l’accès aux équipements, mais concerne avant tout la prise de décision. Dans les modèles traditionnels, agriculteurs et ingénieurs s’appuient sur l’observation de terrain et l’expérience, sans toujours disposer de données complètes en temps réel. Les décisions restent ainsi contraintes par la multiplicité des facteurs : type de semences, état du sol, variations climatiques, qualité de l’eau ou encore phases de croissance des plantes.
Le système qu’il a développé vise précisément à répondre à cette complexité. Il analyse ces données de manière intégrée grâce à l’intelligence artificielle et propose les décisions agricoles les plus adaptées à chaque étape. Les plantes reçoivent ainsi exactement ce dont elles ont besoin, sans gaspillage. Cela permet d’améliorer la précision des décisions, de réduire la consommation d’eau et d’augmenter les rendements. Malgré cette sophistication technologique, l’interface a été conçue pour rester simple et accessible.
Des pressions environnementales croissantes
Le projet de Bouazza s’inscrit dans un contexte marqué par de fortes tensions sur les ressources en eau. Selon les données de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’agriculture est le principal secteur consommateur d’eau en Algérie, dans un pays confronté à un stress hydrique important et à une forte dépendance aux eaux souterraines.
Ces défis s’inscrivent dans une dynamique plus large à l’échelle méditerranéenne. Le bassin méditerranéen s’est réchauffé d’environ 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels, soit à un rythme supérieur à la moyenne mondiale. Les précipitations estivales pourraient diminuer jusqu’à 30 % dans certaines zones, tandis qu’environ 180 millions de personnes vivent déjà en situation de pénurie d’eau. Sans mesures d’adaptation efficaces, les rendements agricoles pourraient fortement reculer dans certaines régions d’Afrique du Nord.

Mokhtar Bouazza, the 31-year-old founder of a vertical farm called Gardens of Babylon, and Beanoumeur Bakhti of the business incubation team at Mascara University in Algeria were presented with the ARLEM Award: Young local entrepreneurship in the Mediterranean on 7 November 2025 by the co-chairs of the Euro-Mediterranean Regional and Local Assembly (ARLEM), Palermo, Italy.
Un soutien institutionnel à plusieurs niveaux
Ce projet a bénéficié d’un appui institutionnel notable. Il a notamment reçu le prix ARLEM 2025 du jeune entrepreneur local en Méditerranée, décerné par l’Assemblée régionale et locale euro-méditerranéenne en coopération avec l’Union pour la Méditerranée.
Son développement s’est également appuyé sur le soutien de plusieurs acteurs. Au niveau national, il a été accompagné par le ministère de l’Économie de la connaissance, des Start-up et des Micro-entreprises, ainsi que par le ministère de l’Agriculture, via la Chambre nationale d’agriculture, qui a facilité l’accès direct aux agriculteurs. À l’échelle locale, le projet a bénéficié du soutien de l’incubateur d’entreprises de l’Université de Mascara et de l’Assemblée populaire de wilaya. À l’international, il a été accompagné par la coopération allemande à travers la GIZ.
Bouazza insiste enfin sur un point essentiel : le capital humain. Son équipe, composée de 12 spécialistes — dont un directeur de laboratoire, un agronome, un ingénieur informatique et un expert en irrigation — constitue le socle du projet. Plus de 100 agriculteurs et entrepreneurs ont déjà été formés dans le cadre de ses programmes, avec une attention particulière portée à l’emploi des jeunes et au soutien aux initiatives portées par des femmes dans une région où ces opportunités restent limitées.

Mokhtar Bouazza holding the 2025 ARLEM crystal award
