Étendre les compétences technologiques au-delà des grandes villes : une solution jordanienne
Dans de nombreuses régions, la fracture numérique ne se limite pas à l’accès à Internet, mais tient aussi à la concentration des compétences, des investissements et des opportunités. Une transformation numérique incomplète a contribué à creuser cet écart, et de nombreux éléments indiquent un accès inégal aux compétences et à la formation dans les Balkans occidentaux et la région MENA.
Les obstacles s’avèrent souvent encore plus difficiles à surmonter en dehors des grandes villes. C’est précisément à cela que Thelal a décidé de s’attaquer, en s’appuyant sur sa propre expérience.
Titulaire d’un diplôme en génie électrique et électronique obtenu en 2014, Thelal était prête à relever des défis, mais ne s’attendait pas à se heurter à un tel manque d’opportunités. À Karak, les possibilités d’emploi étaient extrêmement limitées. Peu de postes correspondaient à sa formation. Partir aurait été la solution la plus évidente. Au lieu de cela, elle a choisi de rester et de regarder la situation autrement : et si l’absence d’opportunités découlait surtout de l’absence d’initiatives pour en créer ?
En 2019, elle a fondé Easy Kit Académie, qu’elle décrit comme « une entreprise sociale dédiée à l’enseignement des compétences technologiques et au soutien des secteurs de l’entrepreneuriat et de l’éducation ». L’idée était simple : rendre la formation pratique, abordable et accessible à tous.

Thelal Al-Shamaileh (à gauche) lors du dialogue des parties prenantes des programmes de subventions de l’UpM : Making Development Work for Development (Barcelone, Espagne – 11 avril 2025).
L’académie travaille avec des adolescents, des jeunes, des enseignants et des femmes. Les étudiants se forment à la robotique, à l’intelligence artificielle, à la programmation et au design. Les enseignants bénéficient d’un soutien pour intégrer les compétences techniques dans leurs cours, y compris lorsque les ressources sont limitées. Les femmes et les jeunes entrepreneurs reçoivent une formation à l’impression 3D, aux outils laser, au commerce électronique et au marketing numérique.
« On observe une transition rapide vers les technologies de pointe à l’échelle mondiale, explique Thelal, mais ces avancées font défaut dans de nombreux secteurs, ce qui limite les opportunités économiques ».
Son travail a été reconnu à l’échelle nationale. Le ministère jordanien de l’Économie numérique et de l’Entrepreneuriat l’a nommée ambassadrice de l’entrepreneuriat pour le gouvernorat de Karak. Ce ministère pilote également le programme national jordanien de transformation numérique, dont l’inclusion sociale est au cœur.

Thelal Al-Shamaileh (troisième à partir de la droite) lors de la cérémonie du prix InspireHer, en marge du Forum UpM-UAB-OCDE sur l’entrepreneuriat féminin (Palerme, Italie – 17 juillet 2025).
En 2024, son initiative a bénéficié de Programme de subventions de l’Union pour la Méditerranée visant à promouvoir l’emploi et l’entrepreneuriat dans l’économie verte. Ce programme soutient des projets qui aident les jeunes et les femmes à acquérir des compétences vertes recherchées sur le marché du travail et à développer des entreprises vertes dans le sud de la Méditerranée. Pour Thelal, ce soutien a renforcé les capacités et la visibilité de l’académie, tout en inscrivant son travail dans une démarche régionale plus vaste.
Un événement inattendu a également contribué à cette évolution. Au cours de la période marquée par la Covid-19, le basculement rapide vers le numérique lui a permis de participer à des formations et à des réunions qui auraient auparavant nécessité des déplacements. Elle a ainsi étendu son réseau au-delà de Karak. « Cela a permis de regrouper tous les lieux géographiques en un seul », explique-t-elle.
Ces connexions en ligne se sont ensuite transformées en engagements personnels. Accueillie par l’UpM à Barcelone, puis à Palerme en 2025, elle a pu élargir son réseau, renforcer sa crédibilité et faciliter l’accès à des institutions et à des sources de financement susceptibles d’aider un projet à se développer.
Thelal a ensuite gagné en visibilité. Lors du concours InspireHER, elle a reçu le prix « Established Business Award », et a qualifié cette distinction de « couronnement » après « tous les défis que nous avons réussi à surmonter ».
Les défis restent bien réels. Les femmes entrepreneures en dehors des grands centres urbains rencontrent souvent des difficultés pour accéder au financement, à l’information et aux réseaux. Les attentes sociales et la double charge, familiale et professionnelle, ajoutent une pression supplémentaire. Pour Thelal, les solutions doivent tenir compte des réalités du terrain et des contraintes géographiques. « Une femme vivant dans un gouvernorat ou une région isolée a des besoins différents de ceux d’une femme vivant dans la capitale », explique-t-elle. « Les programmes doivent être conçus en conséquence ».
Son histoire illustre avec subtilité que l’innovation ne naît pas uniquement dans les capitales. Elle peut voir le jour dans des lieux considérés comme reculés, façonnée par des objectifs locaux et soutenue par le savoir-faire, la persévérance et les liens sociaux.
